vendredi 17 juin 2011

Le Gaigne, Paris, 4e arrondissement


Il y a quelque chose de familier et à la fois de doucement original (sans être exotique) dans la cuisine du chef Mickaël Gaignon qui officie dans son propre restaurant Le Gaigne rue Pecquay dans le 4e arrondissement. La localisation pour commencer est plutôt originale : le Marais est plus réputé pour sa nourriture surgelée-micro-ondée servie par de beaux mâles à d'autres beaux mâles que pour ses tables gastronomiques... Le lieu ne paie pas de mine : 20 couverts casés (tassés?) dans un petit espace carré, aux murs violacés, pourpre. Sans être jolies, ces teintes ont au moins le mérite de ne pas agresser l’œil. Que dire par contre des luminaires et du lavabo des toilettes? Sceptique, je vous laisse juger. Mais qu'en est-il de l'essentiel, c'est-à-dire de l'assiette?
N'ayant peur de rien et pour une occasion toute spéciale, nous n'hésitâmes pas une seconde à choisir le menu dégustation accompagné des vins, choisis avec beaucoup gout et d’originalité par l'épouse-maître d'hôtel-sommelière du chef.

1e entrée : Roulé au jambon blanc de M. Leguel et macédoine de légumes à la saucisse de Morteau, poireaux vinaigrette. Oui, oui : un roulé de jambon à la macédoine ! A quand remontait mon dernier roulé de jambon à la macédoine digne de ce nom? car il va sans dire que toutes les cantines scolaires ont dégouté des générations entières de cette printanière entrée... Or pour moi, ce fameux roulé est une sorte de madeleine : je revois ma Tata Chantal servir ses roulés de jambon avec ses doigts, sans oublier de les lécher entre chaque assiette servie... Ici, M. Gaignon choisit des ingrédients de premier choix et ajoute une petite note fumée avec de la saucisse de Morteau. Le tout est agrémenté d'un œuf mimosa et d'un petit poireaux relevé non d'une vinaigrette mais de graines germées au gout piquant. Bonne entrée en matière donc : printanière, fraîche, française et familière. Là-dessus un Rosé de Loire 2008 - Château la Franchaie, loin des rosés Gris de blanc, transparents et minéraux, on a à faire ici à un rosé soyeux et presque gras, aux notes de fruits confits. Une belle découverte...ce ne fut pas la seule.

2e entrée : Nems de sardine, gaspacho de tomate au vinaigre de riz, maquereau au vin blanc, cake aux olives. Là une petite note d'exotisme avec un mariage de l'Asie et de la Méditerranée. Le croustillant du nem contraste très bien en bouche avec le gras moelleux du filet de sardine. Le petit gaspacho, façon sauce pour nem, apporte l'acidité qu'il faut. Les feuilles de salade et de menthe poivrée rappellent vraiment la restauration asiatique. Le filet de maquereau sur un cake aux olives n'apporte pas grand chose mais il ne gâche pas non plus le nem. Pour accompagner cette deuxième entrée, ainsi que le premier plat, il nous a été proposé un Côtes du Rhône blanc "Cuvée les Diablotines" 2010 - Domaine des Espiers. Je ne bois que très rarement du Côtes du Rhône blanc, tout simplement parce que je en les connais pas et dans mon souvenir, il n'y en a que tout aussi rarement sur les cartes. Celui-ci était très clair, presque transparent et dégageait en bouche un gout de réglisse très agréable. Honorable sur les poissons gras, il a révélé tout son potentiel sur le premier plat.

1e plat : Saint Pierre des Côtes Basque poêlé au thym, petits pois et champignons du moment, Balsamique de Modène 8 ans d'age. Après le contraste entre familiarité et exotisme des entrées, ce plat m'a complètement conquis. Bien évidemment la qualité, la fraicheur et la cuisson du poisson étaient parfaites...on en attendrait pas moins mais la préparation associait gouts et textures de façon très choisie. Les petits pois frais, entiers et en purée, ainsi que les girolles apportaient douceur et onctuosité à l'acidité des petits morceaux de tomates confites et du vinaigre de Modène. Le Côtes du Rhône blanc a alors révélé ses notes plus minérales, accompagnant le tout avec discrétion. Rien de pire qu'un vin qui veut parler plus fort que le plat,surtout quand il s'agit d'un poisson !

2e plat : Pintade de la ferme de M. Quintar au chorizo cuite en croute de sel, spaetzle poêlés au persil frais. Avis très contrasté sur ce plat de viande. La pintade : très bien on en mange peu. Mais la croute de sel, si elle permet une cuisson à l'étouffé, sale complètement la viande, ce qui n'est pas très agréable. Le chorizo relève la viande mais peut-être un peu trop également. Malgré l'incongruité de leur présence dans ce plat aux accents une fois encore méditerranéen, la poêlée de spaetzle au persil et au chorizo est excellente. Pour cette viande un bon classique Saint-Emilion Grand Cru 2003 - Château vieux Sarpe. Il ne fallait rien moins qu'un Saint-Emilion pour faire face au chorizo et au sel. Sans être ni une fausse note ni une mauvaise idée, la préparation de ce plat est peut-être à revoir pour réduire le sel.

Fromage : Nuage d'Epoisses au Marc de Bourgogne, mesclun. Alors là!! Pour quelques euros de plus, une découverte extraordinaire! Une mousse (préparée au siphon) d'époisses relevée de Marc de Bourgogne. On retrouve intacts toute la puissance du fromage et son gras sans sa consistance onctueuse habituelle. Au contraire la langue est surprise qu'une telle légèreté mousseuse soit si goûtue et forte en bouche, d'autant plus avec la pointe de Marc qui relève le tout. On finit ainsi le repas sur un fromage sans se surcharger l'estomac. M. Gaignon a réussi à conserver le parfum, l'essence, l'esprit de l'époisses. Bravo! Le Saint-Emilion tient tout à fait le coup sur cette invention : son soyeux tanique sied très bien à la force de cette mousse.

Dessert : Cerises pochées sur un biscuit dacquoise, crème au kirsch, amandes caramélisées et tuile croquante. On finit sur une note de douceur. Le chef à la bonne idée de ne pas jouer sur les contrastes entre le fromage et le dessert et de rester dans la mousse. L'ensemble est doux, fruité, légèrement sucré, un peu craquant du fait des amendes. Très agréable. Bien évidemment sur un dessert aux cerises, rien d'autre qu'un Maury Vintage 2008 - Mas Amiel. Ce vin doux naturel fait également office de digestif ou de porto.

Pour résumé : techniquement très bien maîtrisé, original sans être excentrique, accueil discret et efficace et prix très abordables. Visiblement les touristes anglais et américains sont plus au fait de cette perle perdue dans le Marais que les parisiens : ils constituaient 50% des clients ce soir-là.
Le chef change de carte tous les mois... on a hâte de voir ce qu'il peut nous proposer pour l'été.




lundi 11 avril 2011

Portraits de la pensée, Musée des Beaux Arts, Lille

Quelle gageure et quelle surprise que cette exposition ! Par nature, la pensée n'est pas visible. Seules ses manifestations peuvent l'être : sous la forme de ce qu'elle permet de produire, au premier chef des livres, des schéma, des calculs mais aussi toutes les modifications extérieures qu'elle suscite dans la physiologie ou la carnation lors d'un geste d'éloquence ou au contraire lors de la concentration d'une méditation.
On remarquera que les philosophes, archétype avec le saint du penseur, sont tous vieux, barbus et ridés et le plus souvent en train de faire de la géométrie, signe que la philosophie n'a pas encore l'acception moderne de science humaine. Et le portrait de Descartes qui clôt l'exposition a donc toute sa place ici du fait de la relation étroite dans sa pensée de la philosophie et des mathématiques.

Notes prises sur les œuvres exposées :
  • Saint Paul ermite de Ribera. Beaux jeux de lumière et de texture sur les mains, différents de ceux sur le dos et l'échine. La chaire semble presque en décomposition. On notera le pagne en palmier tressé. 

  • Marie l’Égyptienne de Ribera. Le vide crée par la roche ds la montagne ouvre une brèche, une perspective sur le vide et le ciel créant un contraste proche de celui recherché par Dali dans ses peintures paranoïaques.

  • Platon par Ribera. Grande sobriété austère de ce Platon représenté en noir comme une dominicain.

  • Diogène de Ribera. Complet échec à représenter le cynisme. C'est juste un portrait d'homme en vêtement rapiécé comme un arlequin et portant une lanterne.

  • Jésus parmi les docteurs par le Maître de l'Annonciation aux bergers de Naples. Jésus un jeune homme bossu, laid, à la face plate, aux mains potelés d'enfant attardé. Seul le vieillard qui tient le livre et discute n'a pas l'air d'un vieux crevellé par l'âge et la couperose.

  • Atelier de peintre par le même d'un rare réalisme quant aux conditions de travail du peintre et de son apprenti.

  • Allégorie des sens : la vue et le toucher par Pietro Paolini. Étonnant car c'est un aveugle qui touche une toile et un buste. Une bonne illustration d'un problème qui agitera les philosophes des Lumières.
Tous les philosophes peints par Giordano sont tous d'une laideur effrayante. Aucun n'est habillé correctement, dignement. Ils semblent tous en guenilles, comme si la pauvreté était une vertu philosophique. Tous portent une gourde à la ceinture, détail que je n'ai pu interpréter. De même ils tiennent des textes en hébreu, plutôt que de philosophes, on n'a pas à faire ici à des prophètes ? De même la taille des œuvres m'intrigue car ces toiles ne semblent pas destinées à un espace privé mais plutôt un espace de travail collectif comme une bibliothèque ou une institution scolaire. Dans cette série on voit que la leçon du caravagisme a été intégrée et mêlée à l'école et au style espagnol su Siècle d'Or.
  •  Portrait de philosophe par Luca Giordano. On dirait un Socrate rajeuni, même laideur, même nez busqué.
    • Platon par Luca Giordano. On peut lire une inscription : "La plus grande victoire de l'homme est de vaincre soi-même." Nietzsche n'a donc pas tort quand il qualifie Platon de juif. Platon regarde le spectateur en tenant un miroir dans lequel seul son doigt se reflète, dans une perspective impossible.
    •  Démocrite est gros, gras, rougeoyant, la chemise farcie de papiers divers, tenant un diagramme géométrique ou physique.
    • Héraclite a des yeux affreux, rouges, ridés, noirs, sans une trace de blanc.
    •  Cratès est le plus original. C'est un vieillard à la cane, portant attaché à la ceinture un livre, une gourde, une bourse et un compas (signes très discutables du cynisme). Il fait face au spectateur dont il semble repousser l'approche et les questions qui vont avec, d'un geste de la main. La face est camarde, plissée, les oreilles décollées.
      •  Saint Augustin en méditation de l'entourage de Zubaran. Il a plutôt l'air distrait que méditant...



















       



























      • 2 fois deux pendants représentant les philosophes Héraclite et Démocrite. L'un par Ter Brugghen et l'autre par Moreelse. Les deux philosophes sont identifiés par leurs affections contraires : les larmes pour Héraclite et le rire pour Démocrite. Chez Moreelse, ces affections sont exacerbées, plus manifeste, à la limite de la caricature. Le premier est appuyé sur un globe terrestre et le second sur une sphère céleste. On note une très belle douceur de la lumière et des couleurs dans le diptyque de Ter Brugghen : une lumière du nord et pas du tout une lumière grecque. Mais quel est l'origine de ce topos pictural? S'appuie-t-il sur une source textuelle? S'agissant de philosophes présocratiques, la source n'est pas directe mais passe par les auteurs latins. Une de ses métamorphoses opérées par la doxographie ! De Sénèque à Montaigne, toute une série de textes opposent le rire bouffon de Démocrite au désespoir amer d'Héraclite. Sans qu'on puisse s'appuyer sur les fragments dont on dispose à leur sujet, ces attitudes ne sont pas complètement étrangères à leurs pensées respectives. Pour plus de détails, se rapporter à l'excellent ouvrage collectif Les curieux philosophes de Velázquez et de Ribera publié par le Musée des Beaux-Arts de Rouen.
      •  Saint Jérôme de  Van Somer. Format oblong, le saint écrit ou lit un long rouleau de texte au titre hébraïque.

          Certes, quelques esthètes tatillons, toujours vigilant à exprimer la supériorité de leur bon goût,  ont pu ne pas être séduits par la sélection présentée. Le livre d'or comportait une remarque d'un esprits grincheux jugeant la lumière insuffisante, la sélection de troisième ordre et l'ensemble finalement bien pauvre. Cette exposition peut paraître austère mais elle est d'une belle unité de thème et de style et présente des ensembles rarement réunis en France. De plus elle révèle des sujets inconnus chez des peintres connus.

          vendredi 11 mars 2011

          Musée Plantin-Moretus, Anvers, Belgique

          Aimer la littérature n'implique pas nécessairement d'aimer les livres en tant qu'objet... mais c'est très souvent le cas. Je ne me considère pas comme un bibliophile. Je ne colle pas à la description quasi psychopathologique qu'en fait Jacques Bonnet (c'est de lui-même qu'il parle) dans son excellent opuscule Des bibliothèques pleines de fantômes chez Denoël. 
          Cependant j'accorde un certain respect à cet objet qu'est un livre car il constitue la trace d'une activité intellectuelle vivante et toujours vivace. Il n'est pour moi geste plus irrévérencieux que de corner la page d'un livre ou, pire : de la surligner!
          C'est pourquoi, c'est avec une certaine émotion qu'à l'occasion d'un court séjour à Anvers, j'ai visité le musée Plantin-Moretus. Son rôle déterminant dans ce mouvement intellectuel complexe que fut l'Humanisme justifie complètement son inscription au patrimoine mondial de l'UNESCO. On ne retient souvent de l'Humanisme que l'aspect littéraire et philosophique. L'un des intérêts du musée, du fait de son état parfait de conservation, consiste aussi à rappeler que ce mouvement ne fut possible qu'appuyé sur la technique de l'édition, c'est-à-dire aussi sur un commerce, une économie. Et tout cela n'est pas également sans enjeux politique et religieux. 
          Parmi les trésors exposés, je retiens particulièrement :

          • la Bible à 36 lignes  ainsi qu'une Bible polyglotte
          • une édition originale du Discours de la méthode de Descartes
          • la toute première édition du Roland furieux de l'Arioste
          • la toute première  édition de Plantin : La France antarctique de Thévet.

          mercredi 23 février 2011

          Auber, Le domino noir

          J'ai découvert l'existence cet opéra par un air chanté par la sublissime Magdalena Kožená. Elle ouvre en effet ce disque par le récit d'Angèle d'Olivares. Elle confesse ses aventures de sa nuit sur un rythme haletant, dans un français parfait de clarté et de distinction, donné dans l'enregistrement comme sur scène (don rare que seule Véronique Gens maîtrise parfaitement).  Mais en dehors de cet air, qu'est-ce que ce Domino noir? Il est vrai que le compositeur est encore au purgatoire de l'art lyrique contemporain. Combien de ceux qui prennent quotidiennement le RER A à la station Auber savent qu'il s'agit d'un compositeur français du 19e siècle,  aux succès nombreux et couvert d'honneurs? Il suffit également de regarder les programmes des opéras à Paris, en Province et même à l'étranger pour se rendre compte du peu de faveur dont il fait l'objet. J'ai même lu une critique sur un site commercial de l'enregistrement  de Magdalena Kožená disant que cette voix sublime était mise au service d'une musique médiocre, et même vulgaire! Si je sais ce qu'est une musique médiocre (les médias nous en abreuvent), j'aimerai savoir ce qu'est une musique vulgaire? Une musique appréciée du vulgus, du peuple? Quel préjugé aristocratique dénigre par principe le succès obtenu dans le passé ? Si c'est le sens de la critique, alors elle ne porte pas. De plus, le goût musical et le talent de Madame Kožená et du chef Minkowski me portaient à accorder quelque crédit à cette musique.
          Très rares sont les enregistrement de cet opéra, plus rares encore les intégrales. J'emprunte donc la version dirigée par Bonynge avec Sumi Jo dans le rôle d'Angèle. Avec une telle distribution et dans une version mutilée car abrégée au point d'être défigurée, on comprend qu'Auber ne fasse plus d'émule. Et pourtant...
          Les critiques que j'exprime ne s'adresse pas à l'opéra mais à cet enregistrement particulier. Le livret et la musique sont sans pitié pour tout chanteur qui ne maîtrise pas parfaitement la langue française.  Il n'est qu'à comparer les versions de l'air d'Angèle par Magdalena Kožená et Sumi Jo. Cette dernière peine horriblement, son récit est lent, poussif, on sent que l'orchestre essaie en vain de la soutenir et de la pousser. De plus, il y a de nombreux récitatifs qui ne sont pas chantés, ce qui demande non seulement des chanteurs mais des acteurs, ce que les interprètes ne sont pas du tout, à l'exception notable de Martine Olmeda dans le rôle de Jacinthe. Enfin Bonynge a fait des coupes claires dans le livret qu'il considère "long et relativement amusant". Amusant, j'en conviens Je trouve même que le quiproquo sur lequel repose toute l'intrigue est mené dès le début et jusqu'à son terme avec beaucoup d'adresse. Les péripéties sont à peine croyables mais drôles. Tout l'opéra repose sur un jeu de faux-semblants, d'apparence et de réminiscence proche du rêve ou de l'illusion. Il y a ainsi une mise en abîme des effets de l'opéra ou du théâtre. Par contre que le livret soit long, les auditeurs ne peuvent le savoir tant qu'aucune intégrale n'aura été enregistrée. De plus la longueur n'est pas en soit une critique : personne n'irait l'adresser au Crépuscule des dieux  de Wagner! Tout dépend de l'art des interprètes, du chef et d'une possible mise en scène. Je rêve de voir Laurent Pelly s'attaquer à cette tâche, avec Minkowski au pupitre dirigeant Kožená dans le rôle d'Angèle et Marie-Nicole Lemieux dans celui de Jacinthe.
          Bonynge a dénaturé le livret de façon absurde. Ainsi il supprime le deuxième couplet de l'air d'Angèle, rendant incompréhensible le troisième où il est fait référence à un voleur, sujet de ce deuxième couplet. Peut-être fallait-il abréger les peines de Madame Sumi Jo? De même la double intrigue du livret autour de Lord Elfort est gommée au point de rendre la présence du personnage incongrue car inutile.
          Quant à la musique... que dire? Je la trouve brillante, non pas au sens d'intelligente mais immédiatement efficace.  Elle emporte d'emblée. Elle est séductrice. Voici ce qu'en dit Jeremy Commons dans la présentation de l'enregistrement de Bonynge :
          Sa musique lui ressemble : mélodieuse et pétillante, magistralement ouvrée, preste, avec des syncopes, des harmonies et une orchestration pleines d'effet. Elle étincelle, toute légèreté et souplesse, grâce et élégance. Mais elle est aussi régulière et ordonnée, façonnée avec précision.
          Elle a bien tendance, il faut bien le dire, à être superficielle, et ne traite que rarement de sentiments profonds ou sérieux. Sur ce plan, elle ressemble d'ailleurs aussi au compositeur, présentant au monde un extérieur raffiné et brillant, et refusant, presque défensivement, d'aborder les profondeurs cachées. Un de ses points forts en tant que musicien tient à sa sensibilité à la langue française : de même que la langue elle-même est capable de variations délicates et de nuances caustiques, sa musique est spirituelle et piquante, et se délecte aux tours et girouettes d'un texte intelligent.
          Le reproche masqué (exprimé ici par le terme de "superficielle") ne m'en semble pas un car le compositeur et son librettiste (le prolifique Scribe) s'attachent non à l'analyse des tourments ou des états de l'âme (nous avons à faire à un opéra comique et non à l'opera seria) mais à construire un jeu d'illusion (qui n'est pas sans une critique de la fausse vertu, voire de la bigoterie), à en jouer et à jouer de leurs personnages, jusqu'au dénouement final, le tout avec maestria et brio. Espérons et attendons celui qui à la scène saura se montrer à la hauteur de l'art de Daniel-François-Esprit Auber.

          Les enquêtes de Nicolas Le FLoch - Jean-François Parot

          Ce montage des couvertures des éditions de poche des enquêtes de Nicolas Le Floch révèle judicieusement l'art de Jean-François. La série (je parle bien évidemment des romans et non de la série télévisée...que je n'ai pas vu et que je ne souhaite pas voir, craignant le pire, comme souvent) dresse en effet une belle galerie de portraits. Les tableaux, plus souvent les pastels choisis laissent le lecteur libre d'identifier un des personnages de l'intrigue. Je suppose que l'homme brun en couverture de L'affaire Nicolas Le Foch, n'est autre que le commissaire (quoique la cravate et les mèches du modèle renvoient plutôt à un mode postérieure à l'époque du récit). Le vieil homme qui orne le premier de couverture du Crime de l'hôtel Saint-Florentin peut être le Duc de la Vrillière, centre de l'intrigue, celui, plus jeune, du Noyé du Grand Canal, peut être l'inspecteur Renard etc. 
          L'intérêt de cette série d'enquête réside bien évidemment, comme tout polar, à laisser jusqu'aux ultimes pages le lecteur dans l'incertitude concernant le coupable. De ce point de vue, Parot sait y faire : exposition, complications, rebondissement, dénouement confondant... la machine fonctionne bien (ce n'est pas le cas d'autres comme Iain Pears qui échoue complètement à construire un intrigue qui tient un tant soit peu le lecteur en haleine). Ce qui en fait autre chose que de la littérature poc-corn (j'entends par là, une littérature agréable, légère, distrayante, lue rapidement) réside dans la familiarité que l'auteur semble entretenir avec le 18e siècle français, et même plus particulièrement avec les années 1760-1780. Il parvient ainsi à restituer ce que les historien ne peuvent que difficilement faire, soumis aux impératifs d'objectivité et donc interdits d'invention : l'air d'une époque, dans tous les sens du terme. En lisant ces romans, on respire la puanteur des rues de Paris, on goûte  des plats riches aux préparations complexes, on entend la musique à la mode, on déambule dans un Château de Versailles habité par autre chose qu'une masse ignare. Parot parvient par ailleurs à contourner la gageure que présente tout récit qui se situe dans une époque antérieure : celle de la langue parlée. Il parsème son récit de mots anciens, oubliés ou tombés en désuétude, ou appartenant à un lexique spécifique comme celui de la chasse, ou bien il rappelle l'origine de certaines expressions que nous employons encore. Bref, il fait montre d'un travail d'historien de la langue mais sur le mode de la curiosité. Parmi tant d'autres, j'ai retenu le mot foutinabuler, activité préférée de certains de mes élèves : s'amuser d'un rien. 
          Des romans policiers dont on sort donc plus savant.
          J'attends la sortie en poche du dernier opus L'honneur de Sartine et m'interroge sur la suite : Parot ira-t-il jusqu'à la Révolution française ou bien mettra-t-il un terme à la carrière de son célèbre commissaire avant cela?

          dimanche 13 février 2011

          Regards sur la musique en France au 17e et 18e siècles - Jean Duron

          Ce recueil d'articles (Mardaga, Paris, 2007) sur la musique a été élaboré par le très savant Centre de Musique Baroque de Versailles (http://www.cmbv.fr/) qui décrit ainsi le projet : "Quatre volumes pour donner une idée du contexte dans lequel évolua, avec le goût des hommes, la musique française sous les rois Bourbons, depuis Louis XIII jusqu'à Louis XVI : elle se représente dans les arts plastiques, les philosophes en parlent, les hommes de science cherchent à inventer des règles pour cet art impalpable, on s'étonne constamment de ses pouvoirs et, à l'église, on peut la craindre tout autant qu'on lui reconnaît la force de porter la prière. Occupant tous les moments, tous les lieux du royaume, elle sert aux fastes des cérémonies officielles, celles de la cour, de la cité ou de l'Église, mais plus souvent encore elle se niche dans l'intimité du salon ou de l'oratoire." (http://editions.cmbv.fr/achat/produit_details.php?id=740)Ces articles sont aussi disponibles dans les livres-programmes édités à l'occasion des grandes journées anniversaires à l'automne 2007. L'intérêt de cette seconde édition est qu'elle est beaucoup plus économique même si elle reste difficile à trouver (on peut trouver les quatres volumes pour 10 euros dans les solderies de livres Mona Lisait à Paris, au lieu du prix initial de 88 euros). De plus à l'occasion de ce 20e anniversaire le CMBV a édité un coffret de 20 CD intitulé 200 ans de musique à Versailles, or les livres-programmes proposent les livrets des compositions chantées, ainsi que quelques brèves informations sur les compositeurs et les interprètes. C'est à cette édition que je me réfère. 

          Tome 1 : Les secrets de Versailles au temps de Louis XIII :CMBV1
          • Denis Grenier, "Ut pictura musica gallica... ludovica : la lyre d'Apollon...au diapason de Minerve" : cet article consiste en une exposition des conditions sociologiques, théoriques et politiques de la musique sous Louis XIII à partir de lectures iconographiques. Partant de L'inspiration du poète de Poussin, l'auteur conclut sur Apollon couronné par Minerve de Coypel et montre que la figure de cette déesse occupe de plus en plus de place dans les tableaux et qu'elle représente un contrôle (proprement français, par opposition aux Italiens) du délire créatif, de l'inspiration apollinienne. 
          • Frédéric Gabriel, "Chanter Dieu à la Cour : théologie politique et lithurgie" : un article savant et brillant montrant comment l'interprétation théologique du dieu chrétien conduit à la necessité du chant liturgique et que ce chant lui-même est une manière pour le roi de gouverner ses sujets, tout comme dieu gouverne ses créatures.

            mercredi 30 juin 2010

            Molière & Lully, Le bourgeois gentilhomme, Lazar & Dumestre

            Quelle étrange expérience que cette mise en scène du Bourgeois gentilhomme par Lazar! lui et ses Enfants de Molière nous convient à un retour dans le passé de notre langue, de nos arts et de notre culture. Son projet consiste à être au plus prêt historiquement des spectacles montés par Molière et Lully, tant par la diction, les costumes, les décors et bien sûr les ballets!
            Le français tel qu'il est prononcé sonne étrangement à nos oreilles car si nous savons que notre langue a une histoire, faisant entrer dans l'usage certains mots ou expressions et en faisant tomber d'autres en désuétude, nous oublions qu'il en va de même pour la prononciation. Ce français paraît affecté, un peu outrancier mais il rend merveilleusement à la fois les registres de langues correspondant aux différentes classes sociales des personnages mais aussi les origines régionales.
            La scène n'est éclairé qu'à la bougie, redonnant vie aux fameux de la rampe. Le décor est unique et indique un intérieur bourgeois. Il m'a rappelé (simple coïncidence ou référence consciente?) le décor de la mise en scène d'Atys de Lully par Villégier en 1987 : une salle au murs lamés d'or sombre, aux multiples entrées. Les costumes sont bariolés ou très simples en fonction du caractère des personnages et des moment du drame (la grande turquerie étant bien évidemment chamarrée).
            Quant à la musique et à la danse... Car on a tendance, trace des classes de lettres modernes, à envisager les pièces de Molière uniquement comme des chef-d'œuvre pour le théâtre. Mais le théâtre est avant tout une scène sur laquelle tout peut se produire. Molière dans cette mise en scène sort du Lagarde et Michard pour redevenir l'homme des tréteaux et des baladins. On oublie trop souvent que les deux tiers de ses pièces sont des comédies-ballet car combien sont encore montées intégralement et fidèlement de nos jours ? Or l'intrication du théâtre, de la danse et de la musique n'a jamais été aussi forte que dans ce Bourgeois gentilhomme! Molière y manifeste même un réflexion extrêmement riche sur le genre du ballet, sur la spécificité des arts, leurs pouvoirs et leurs limitent.
            Je recommande très fortement de lire le chapitre V de l'essai de Mark Franko, La danse comme texte, Idéologies du corps baroque (pp.143-174) publié chez L'éclat en 2005 (contre-rendu de lecture ici). Il analyse de ce point-de-vue l'évolution du rapport entre drame et ballet chez Molière et montre que ses créations mettent en scène les limitent mêmes du genre appelant un renouvellement formel qui ce fera sans lui, puisque ce seront Lully et Quinault qui proposeront la tragédie lyrique. Pour les néophytes ou les pressés, je recommande la lecture lumineuse des quelques pages (pp.403-407) de l'Histoire de la musique occidentale sous la direction de Jean et Brigitte Massin chez Fayard.
            La musique réserve des petits joyaux ("je languis nuit et jour", le premier air composé devant nous par l'élève musicien et le dialogue en musique du premier acte dans le gout de la pastorale) et Dumestre au pupitre sait donner vie ou suavité à son orchestre.
            Les danses quant à elles sont gracieuses et il faut être attentif aux mouvements de mains, très travaillés.
            On peut regretter des longueurs (par exemple la scène de Mamamouchi), un manque de mordant et une captation vidéo qui privilégie les gros plans aux scènes d'ensemble, mais l'ensemble a le mérite d'exister et prend un risque par son souci de fidélité, comme si le théâtre vivait lui aussi à l'heure des baroqueux d'antan!
            Je préfère de loin, cette version à celle d'Hugo Reyne et de sa Symphonie du Marais, enregistrée en public mais pas filmée, car cette dernière redistribue complètement tous les numéros : les ballets des nations ouvrent la pièce et la turquerie la clôt! Elle est peut-être plus drôle pour un auditeur non averti mais elle est reconstruite pour obtenir le maximum d'effet en éviter que le spectateur décroche.