samedi 9 mars 2013

Une semaine de quatuors à cordes

4 concerts sur 3 jours pour découvrir de jeunes quatuors (Kelemen et Apollon Musagete), de vieux quatuors (Borodine et Tokyo), des compositions connues (le 2e Razumovsky de Beethoven, le 15e de Schubert, le quintette avec piano de Chostakovitch) et inconnues (les 5 menuets de Schubert, les deux valses opus 54 de Dvorák, le 1e quatuor de Tchaïkovski).
Quatuor Kelemen, Auditorium du Louvre, 20h mercredi 27 février 2013. 
 A priori un programme étonnant : le quatuor en si bémol majeur opus 76 n°4 de Haydn, connu sous le nom "Lever de soleil", puis, sans transition, le 5e de Bartók et enfin le n°2 Razumovsky de Beethoven. 4 jeunes gens arrivent sur scène et dès les premières mesures du quatuor de Haydn, on devine une musicalité extraordinaire. Tout au long de leur programme le Quatuor Kelemen a fait preuve d'une technique irréprochable, complètement dominée pour ne laisser entendre que le chant des instruments. 
Dans Haydn, ils restituent le fraicheur, la légèreté, l'esprit dansant de la composition. Le premier violon Barnabas Kelemen est tout particulièrement doué, son visage très expressif, parfois comique, est en écho à la musique. Il s'est même permis quelques ornements sur Haydn, qui, à ma connaissance, ne sont pas sur la partition. Tout cela démontre une maîtrise totale. 
Autant le quatuor de Haydn est lumineux et enlevé, autant celui de Bartók, que je ne connaissais pas est sombre, violent, plein de recoins, d'ombres et de mystère. Il faut y mettre de la force, voire de la violence, surtout dans le premier mouvement. L'ensemble des musiciens se sort avec brio des difficultés de cette partition à la fois étrange et très savante, essayant d'exploiter toutes les possibilités des 4 instruments. Parfois, ils sonnent avec la véhémence d'un orchestre, et d'autres fois, ils jouent sur la force des pizzicati en glissato.
Enfin, pour se remettre d'une telle pièce, le n°2 Razumovky de Beethoven. Je me retrouve en terrain connu, même si ce n'est pas mon préféré. Rien à redire sur l'interprétation proposée. Ici encore très beau chant des instruments, beaucoup d'engagement.
La salle a réservé un triomphe à ce jeune ensemble hongrois dont c'était le premier concert à Paris. On comprend peut-être dès lors le choix de ce programme. Ils ont voulu montré tout ce dont ils étaient capables... et ils ont réussi !
Quatuor Apollon Musagete, Auditorium du Louvre, 12h jeudi 28 février 2013.
Pour leur premier concert à Paris, ce jeune quatuor polonais proposait un programme que je ne connaissais pas : 5 menuets et 6 trios de Schubert, 2 valses opus 54 de Dvorák et le quatuor n°1 de Tchaïkovski. Un programme plus cohérent peut être esthétiquement, plus resserré chronologiquement et qu'on pourrait appeler les différents visages du romantisme. Les menuets et trios de Schubert regardent vers le passé et reprennent cette forme de danse ancienne, un peu grave, un peu lente qu'est le menuet pour l'appliquer au quatuor à cordes. Les valses de Dvorák mêlent la modernité de cette forme aux accents de la musique folklorique tchèque. Enfin, le premier quatuor de Tchaikovsky comporte des moments très très vifs, enlevés (fin du premier mouvement et dernier) et un mouvement central très paisible (Andante cantabile). Dans l'ensemble, la programmation privilégie les compositions symphoniques, aucun instrument n'a vraiment le dessus, même si le premier violon, Pawel Zalejski (à droite sur la photo) se montre plus engagé et musical que ses collègues, que j'ai trouvé un peu ternes comparés au Quatuor Kelemen. En bis, un très original tango de Stravinski. 
Un quatuor intéressant, à suivre, mais moins musical, moins chantant, moins virtuose que les Kelemen. L'articulation du discours, en dehors du premier violon, reste assez molle.
Quatuor Borodine avec Boris Berezovsky, Salle Pleyel, 20h jeudi 28 février 2013.
J'ai acheté un billet surtout pour la deuxième partie du programme : le quintette pour piano et cordes de Chostakovitch que j'aime particulièrement (l'intermezzo me tire toujours les larmes...). Je ne connaissais pas le premier quintette proposé, celui de Dvorák. Au moment où j'écris ces lignes, je suis en train de le découvrir par Rubinstein et le Quatuor Guarneri. Ce que j'entends me semble constituer un bel ensemble avec celui de Chostakovitch.
Après la relève, assurée par la jeune garde, les rising stars, les anciens : le Quatuor Borodine, le plus vieux quatuor existant. Leur interprétation à la Salle Pleyel hier soir été superlative. On sent qu'ils n'ont plus rien à prouver et ils n'en font pas trop. La maîtrise technique disparait et ne laisse percevoir que la musique. Le dialogue des cordes entre elles est superbe et le jeu ferme et vif de Berezovsky au piano s'y insère parfaitement. En retrait de la scène, dans ce grand espace qu'est la Salle Pleyel, le son du piano arrivait avant celui des cordes, ce qui a peut-être altéré légèrement l'écoute. Les 4 musiciens sont extraordinaires. Le phrasé, la clarté, le chant de leurs instruments respectifs sont un modèle du genre. Et comme prévu, non seulement l'intermezzo du quintette de Chostakovitch m'a tiré les larmes mais aussi les toutes premières mesures du violon dans le prélude. L'intermezzo de ce quintette est pour moi l'une des plus belles choses qui ait été écrite en musique, malgré sa forme modeste et peu classique. Je sens dans ce morceau que celui qui l'a écrit a connu la vie, dans ce qu'elle a de joyeux et de douloureux. Il s'en dégage une nostalgie jouissive, une douce tristesse que je ne retrouve que dans le regard des autoportraits tardifs de Rembrandt.

Quatuor de Tokyo, Théâtre de la ville, 17h samedi 2 mars 2013.
Concert d'adieux pour ce quatuor fondé dans les années 70 et qui mettra un terme à sa carrière en juin prochain. Comment choisir sa programmation quand on sait que c'est la dernière ? Jouer ce qu'on aime, je suppose. Le Quatuor de Tokyo donne l'opus 77 n°1 de Haydn, puis le quatuor en mi majeur de Webern (note automnale) pour finir le n°15 de Schubert, un programme assez classique donc. Le Théâtre de la Ville était plein pour ce concert d'adieux, bien que je ne trouve pas l'acoustique particulièrement adaptée au quatuor. Le son monte, se disperse et semble se perdre. 
Quoiqu'il en soit, les quatre musiciens nous ont donné une très bonne interprétation, équilibrée et mesurée mais vivante cependant. On pourrait comparer la qualité de ce concert à une pièce du répertoire donnée par la Comédie Française : c'est beau, c'est bien joué mais c'est un peu sans surprise.
Ils ont proposé en bis un mouvement d'un quatuor de Mozart. Ce que j'ai regretté. Non pour Mozart mais pour avoir sacrifié à ce rituel des rappels en jouant un fragment, en dehors de son tout organique. J'aurai aimé resté sur le n°15 de Schubert.

Au final, l'ordre chronologique de mes concerts correspond à l'ordre décroissant de mon plaisir esthétique. Les Kelemen m'ont emballé, le Tokyo m'a laissé simplement satisfait d'avoir entendu un des grands quatuor de l'histoire avant sa dissolution.

mercredi 20 février 2013

Wagner, L'or du Rhin, Metropolitan Opera, New York

La mise en scène du Ring de Wagner par Robert Lepage au Metropolitan de New York vient de sortir en DVD. L'occasion m'est enfin donnée d'écouter, de voir et de juger cette production qui a tant fait parler d'elle. Je n'avais vu que Le crépuscule des dieux en direct à la Géode. J'écrirais certainement un billet sur ce dernier volet une fois que je l'aurais revu, mais je veux me concentrer maintenant sur ce prélude qu'est L'or du Rhin. Cette production souffre d'un hiatus entre le dispositif scénique, les costumes et la dramaturgie. Elle donne l'impression que trois personnes différentes ont été chargées de ces trois domaines sans qu'elles se consultent et qu'elles construisent ensemble une vision cohérente. J'ai beau reprocher tout un tas de choses à la mise en scène de Günter Krämer, elle semblait plus cohérente dans son genre. 
L'énorme machinerie sur le plateau qui offre en fait plusieurs plateaux en changement à vue et sur laquelle sont projetées des images (décors ou atmosphère) constitue la part la plus moderne de la production. Elle permet de faire surgir dans le vide les Nixen et de les replonger véritablement dans le Rhin.
Elle offre des moment de pure magie visuelle, comme lorsque Wotan et Loge descendent aux Nibelungen. Les personnages sortent de la coulisse à l'horizontale pour, progressivement, retrouver une position verticale.
Enfin, lorsque les dieux entrent au Walhalla, ils y montent véritablement, à la verticale.
On aura compris que la nouveauté de cette mise en scène est l'utilisation de toutes les dimensions spatiales du plateau. Ce qui demande cependant un certains nombre de filins, pas toujours discrets, et une souplesse que les chanteurs n'ont pas toujours (Loge n'est pas très à l'aise quand il s'agit de reculer sur un plan incliné). Et il me semble que cette mise en scène oublie, comme de trop nombreuses autres, que les chanteurs sont au mieux de bons acteurs, parfois de bons danseurs, mais qu'ils ne sont ni gymnastes, ni encore moins acrobates ou cascadeurs (surtout pas la pachydermique Stephanie Blythe dont la doublure assure la montée ci-dessus). 
J'en viens au second problème : la direction d'acteur. Si le dispositif scénique est très moderne, le jeu des acteurs ne l'est pas du tout : classique, statique, caricatural, sans aucun second degré alors que le texte le permet. Aucune lecture des personnages ne nous est proposée. Mais cette critique n'est peut-être que l'effet d'une énième captation vidéo absurde. Pourquoi nous montrer les chanteurs en très gros plan ? On voit leur effort physique pour chanter, la sueur inondant leur visage, la colle de leur perruque et parfois même leurs plombages...! Alors qu'on voudrait avoir un regard panoramique sur la scène et ce qui s'y déroule, sur la position des personnages les uns par rapport aux autres afin de mieux saisir leurs relation, la caméra ne nous offre que des plans rapprochés, voire serrés, ne révélant que les détails des costumes (hideux, j'y viens...). A l'opéra, on ne voit jamais les chanteurs comme les vidéos nous les montrent et c'est tant mieux ! Une bonne captation vidéo d'un opéra est une captation qui n'oublie pas que lorsqu'on est dans la salle on voit tout, même si on peut porter notre attention sur un ou plusieurs personnages. Ce problème me semble relever d'un manque d'humilité des réalisateurs qui refusent de considérer la vidéo comme un simple moyen. Le constat n'est pas nouveau, on peut faire le même au sujet du Ring de Chéreau. 
Enfin, les costumes de François Saint-Aubin ! Là encore, les choix rabâchés qui ont été faits contrastent totalement avec la mise en scène. Les dieux mâles (Wotan, Donner et Froh) ont tous les trois une armure avec les pectoraux et les abdominaux. Ils portent la jupe longue façon kilt. Loge est sanglé (voire saucissonné) de la tête au pieds dans un costume façon parachutiste et affublé d'une perruque dans le style de la fiancée de Frankenstein. Fasolt et Fafner ressemblent à des ewoks bodybuildés. Quant à Alberich, il est affublé d'une salopette en simili cuir ornée d'une énorme braguette lacée, quelque part en l'égoutier et le combinaison SM... Tout cela manque à la fois de grâce et d'audace. Là encore, aucune lecture nouvelle des rôles qui collerait avec le dispositif scénique.
Ne reste plus qu'à évoquer les voix et l'orchestre. Dans l'ensemble tout est de bonne tenue. Il est toujours difficile de juger de la qualité d'un orchestre lorsque l'on n'est pas dans la salle, mais celui du Metropolitan sert bien la musique de Wagner, dirigé par un Levine qui n'en est pas à son premier Ring. Sans évoquer la puissance tellurique de Karajan ou la modernité de Boulez, Lévine est convaincant tout autant dans les phases d'émotion que lorsque l'orchestre sonne tout entier. Vocalement, la distribution est inégale. Dans l'ordre d'apparition, les Nixen (Lisette Oropesa, Jennifer Johnson et Tamara Mumford) sont très bonnes tant vocalement que par leur jeu de scène et l'audace d'être suspendues dans le vide un bon moment. Eric Owens est un très bon Alberich. Il a le physique de l'emploi, même si on peut discuter le choix d'un afro-américain pour ce rôle. Il en a surtout la voix : puissante, orgueilleuse et vile. Ensuite, le couple divin : Wotan et Fricka, respectivement Bryn Terfel et Stephanie Blythe. Je passe rapidement sur cette seconde dont la voix, trop acide, ne me plait pas, pour évoquer le premier. La voix est puissante, massive mais la prononciation allemande me semble un peu molle. De plus, il incarne un Wotan monolithique alors que le personnage évolue au cours de l'action. Richard Croft incarne bien Loge mais ne manifeste pas l'aisance qui était celle de Heinz Zednik dans la production de Chéreau, même si vocalement il colle parfaitement au personnage. Le Mime de Gerhard Siegel est très bien vocalement mais son jeu fait du personnage une caricature (il mange ses crottes de nez...). Les Géants de Franz-Josef Selig et Hans-Peter König sont parfaits et montrent bien ce qui conduit le deux frères à s'opposer. Freia est parfaite aussi. Wendy Bryn Harmer a une voix fragile et claire. Adam Diegel est un peu léger en Froh, mais Dwayne Croft s'en sort bien en Donner. Pour moi, ces deux personnages sont des reliquats inutiles de l’œuvre. Dramatiquement inutiles, leur présence ne semble justifiée que pour meubler la scène. En murissant les volets suivants du Ring, Wagner va se débarrasser de ce genre de personnages pour recentrer l'action sur le devenir des héros. Grosse déception pour Erda. La pauvre Patricia Bardon, affublée d'une longue perruque blonde n'a pas la puissance vocale du rôle.
Dans l'ensemble une production qui n'est pas désagréable à regarder ni à écouter, loin de là ! mais qui apparaît un peu comme un rendez-vous manqué entre l'innovation technique et les autres dimensions de l'art de la scène. Ce n'est pas le Ring du XXIe siècle.

mardi 19 février 2013

Amandine Beyer, Bach, Sonates et partitas, Théâtre des Abbesses

Quel bonheur de commencer mes vacances par les Sonates et Partitas de Bach ! Certes, ce n'est pas une musique facile, elle demande de la part de l'auditeur une bonne concentration. Il m'est déjà arrivé de me laisser un peu emporter par le côté dansant de certaines pièces et ainsi de perdre le fil du propos, la perception de la construction de l'ensemble. 
Je n'avais jamais eu l'occasion d'écouter ces Sonates et Partitas au concert ni d'écouter Amandine Beyer sur scène. Je ne connaissais que son enregistrement Chaconne avec Edna Stern. Cet album est devenu un de mes préféré. La jeune pianiste y donne différentes variations écrites par des compositeurs d'époques différentes autour de la chaconne de la Partita n°2 en ré mineur BWV 1004. L'organisation des pièces n'est pas faite de façon chronologique mais plutôt en fonction des tempéraments. Le disque commence par la version très moderne de Ferruccio Busoni (ma préférée), jouant énormément sur les tempos et l'alternance des forte et pianissimo, pour enchaîner sur la version très romantique du maître d'Edna Stern, Rudolf Lutz, qui lui a dédié sa composition pour finir sur celle de Brahms dont on comprend que la recherche de la musique pure l'ait conduit à pénétrer l'écriture de Bach. Enfin comme la matrice de toute cette musique, la chaconne pour violon seul de Bach par Amandine Beyer. L'organisation de cet enregistrement invite à écouter différemment cet pièce finale qui pourtant fut écrite la première. J'aime d'autant plus ce disque qu'il renvoie pour moi à une conception de la musique comme combinatoire infinie de possibilités à partir de quelques éléments fondamentaux. Toute la création artistique n'est-elle pas qu'une éternelle variation autours du même de l'autre ? Et, encore une fois, ce qui inspire les artistes, ce sont les autres artistes.
Au Théâtre des Abbesses, c'est une femme moderne qui s'est présentée. Amandine Bey arrive en treillis de soie bleu nuit et petit pull, de simples mules aux pieds. Nous ne sommes pas à un grand récital au sens sociologique du terme et pourtant j'ai assisté à un très grand récital au sens musical du terme. Comme la violoniste le dit elle-même dans les notes du programme (ci-dessous), décider au concert de jouer les Sonates et Partitas ne peut consister qu'en un état des lieux du rapport de l'artiste à l’œuvre, rapport soumis au devenir, jamais interprétation définitive. Il est étonnant de voir Amandine Beyer, seule sur le plateau, sans partition, donner ces pièces d'une difficulté technique redoutable (faire sonner un instrument comme plusieurs instruments) avec une telle liberté. Même si elle ne confine jamais à la confiance. Par moment, elle n'est plus tournée vers son violon mais vers la salle et elle nous donne cette musique, elle nous parle par ses regards, non pas pour attirer notre attention sur un contrepoint ou une fugue mais comme une sorte d'offrande dont elle ne serait que la médiatrice. 
Le choix du violon baroque avec cordes en boyaux oblige à une petite adaptation de l'oreille mais permet aussi de mieux percevoir l'unité stylistique de chaque pièce, tout particulièrement la Sonate n°3. Il est intéressant de voir que deux jeunes femmes ont très récemment complètement renouvelé la discographie de ces pièces de Bach : Amandine Beyer et Isabelle Faust (qui n'utilise pas de cordes en boyaux). Je recommande d'écouter ces deux versions pour se rendre compte de la sonorité et du mélange exceptionnel de fraicheur et d'authenticité que les deux violonistes nous proposent.



Vassilis Alexakis

De cela aussi il faut malheureusement parler : les livres qui nous sont tombés des mains. C'est extrêmement rare dans mon cas, à la fois parce que je suis un lecteur entrainé, que les sujets qui m'intéressent sont très variés et enfin que je sélectionne rigoureusement mes lectures. Donc le fait que j'abandonne deux livres du même auteur (le premier au bout d'une centaine de pages, le second à la vingt-huitième page) est vraiment exceptionnel ! Pourtant les quatrièmes de couverture et un Grand Prix du roman de l'Académie française en 2007 avaient suscité ma curiosité. Vassilis Alexakis  aborde dans ses romans des problématiques philosophiques. Dans Le premier mot, un linguisque grec demande à sa sœur âgée de mener une enquête afin de savoir quel a bien pu être le tout premier mot prononcé par l'homme. Par principe, la question est insolvable. Les origines ne se fossilisent pas et surtout pas celle du langage (quoique... voir Dessales, Picq et Victorri, Les origines du langage, Éditions du Pommier). Donc le roman peut paraître le meilleur moyen de traiter de cette question mais encore faut-il y intéresser le lecteur ! Les cent premières pages du roman décrivent le linguiste grec et sa sœur, leur relation, leur passé, sa maladie sans stimuler cet intérêt qui fait qu'on continue... donc je me suis arrêté là.
Pire avec Ap. J.-C. ! Là encore, ma curiosité avait été suscitée par le thème : une vieille femme grecque, Nausicaa, demande à un étudiant en philosophie d'enquêter sur les moines du mont Athos. Je n'ai pourtant pas atteint la trentième pas ! Je sens immédiatement en lisant un roman si l'auteur fait preuve d'une naïveté feinte et qu'il n'estime pas son lecteur. C'est assez difficile à décrire et à justifier car l'impression ce dégage de l'ensemble et non d'une phrase ou d'un paragraphe mais elle est claire : ce livre n'est pas pour moi. Les dialogues sont naïfs, je perçois les ficelles du romancier, je vois ce qu'il met en place, sans subtilité et l'écriture n'a aucun intérêt ! L'obtention du Grand Prix du roman de l'Académie française reste pour moi un mystère... Bref, lecteurs exigeants passez votre chemin.

mercredi 23 janvier 2013

John Lowden, L'art paléochrétien et byzantin

Dans le prolongement de la lecture de Bible et Histoire de Marie-Françoise Baslez, j'ai lu cet ouvrage d'initiation à l'art paléochrétien et byzantin. La démarche de l'auteur, John Lowden, est très anglo-saxonne : il ne s'agit pas d'un usuel offrant une synthèse ordonnée des origines de l'art chrétien, mais plutôt d'une ballade parmi des œuvres marquantes. Bien que maître de conférence en histoire de l'art à l'University Collegue de Londres, on est donc loin de l'ouvrage universitaire. Tel est à la fois le charme du livre et sa limite. On sort de sa lecture en ayant découvert de nombreuses œuvres inconnues (à défaut d'artistes même si certains ont pu être identifiés), en ayant visité beaucoup d'églises (surtout en Italie et en Turquie mais aussi en Grèce et en Russie), en ayant appris les techniques des mosaïstes antiques, mais il me serait difficile de dire exactement, au delà de quelques grands traits, en quoi consiste l'art paléochrétien ou byzantin et quelles sont les étapes chronologiques de leurs évolutions. Je recommande donc ce livre à ceux qui veulent s'initier à cet art en privilégiant les œuvres, mais je leur recommande également de ne s'engager dans cette lecture qu'avec quelques notions générale d'histoire sur la période. L'auteur aborde en effet la question de l'art byzantin comme si son lecteur connaissait les grandes étapes de l'évolution de l'Empire d'Orient. Or, si ses début de me sont connus, j'ignore tout de la fin de l'Empire byzantin, c'est-à-dire les règnes des Commène et des Paléologue. De même, lorsqu'il aborde les églises sicilienne bâties sous les Normands, il m'est revenu à l'esprit la question que je m'était posée en les visitant : mais comment les Normands se sont-ils retrouvés maîtres de cette île ? Que de lectures en perspectives pour répondre à ces questions !
Pour moi, c'est-à-dire avec mon regard de philosophe, le chapitre le plus intéressant est celui portant sur la querelle des images (chapitre 4). L'auteur parvient bien, malgré la difficulté de la question, à exposer les thèses en jeu et à en montrer les conséquences (durables) sur l'art. Il cite de nombreuses sources textuelles très éclairantes. Le débat de l'iconoclasme y fait donc l'objet d'une bonne mise au point.
Le charme du livre repose sur son format maniable, sur le nombre et la qualité des illustrations, mais aussi sur la variété des œuvres étudiées : les mosaïques bien sûr, mais aussi les manuscrits dont certains sont absolument somptueux. Cet ouvrage excite la curiosité et le questionnement sur les questions abordées mais invite aussi au voyage. Je n'ai jamais eu aussi envie d'aller visiter Ravenne (chapitre 3) et j'ai très hâte d'être à Istanbul cet été (chapitres 2, 6 et 9) !

dimanche 20 janvier 2013

Marie-Françoise Baslez, Bible et Histoire

Comment aborder ce texte (pour certains LE texte) qu'est la Bible lorsque l'on n'est pas croyant ? Comment comprendre son sens, son message et sa nouveauté dés lors qu'on ne le considère pas comme une Révélation ? Et même si l'on a la foi (ce qu'il est aisé de supposer chez l'auteure), dans quel milieu cette Révélation est-elle apparue ? 
Marie-Françoise Baslez propose dans Bible et Histoire une approche strictement historique en mettant à profit les méthodes de l'histoire moderne, ainsi que son immense érudition, afin de restituer toutes les dimensions (géographiques, politiques, sociales, économiques, culturelles) du monde dans lequel la Bible a été rédigée. Il en ressort que les textes bibliques sont éclairés par les analyses historiques qui, elles-mêmes, prennent ce texte comme un objet d'étude.
C'est le meilleur ouvrage que j'ai lu sur le contexte historique et social ayant donné naissance au christianisme. Il y a plusieurs années, je m'étais engagé dans la lecture des trois tomes Le monde de la Bible, Aux origines du christianisme et Les premiers temps de l'église, mais, composés d'articles ayant des objets et des approches très diverses, je n'en avais pas retenu grand chose. Ces trois ouvrages sont à réserver aux spécialistes ou à ceux qui s'intéressent à un fait précis.

L'ouvrage de Madame Baslez relève plus du manuel que de l'ouvrage de synthèse. Il est construit de façon chronologique et thématique. Partant de la traduction de la Bible hébraïque en grec, il finit sur le christianisme dans l'empire romain, notamment autour de la figure de saint Paul, dont Madame Baslez a rédigé la biographie. L'ampleur de la période étudiée, la multiplication des analyses et le nombre d'informations présentées vont qu'il faut l'avoir dans sa bibliothèque et s'y rapporter en cas de besoin.
En excellent ouvrage, d'une grande précision, d'une grande clarté donc et qui apporte un éclairage historique principalement sur le christianisme mais aussi, indirectement, sur le judaïsme, la religion romaine et la géopolitique antique du Moyen Orient.

vendredi 26 octobre 2012

Handel, Rodelinda, Théatre des Champs-Elysées

Un heureux concours de circonstances (partiellement contrôlé...), m'offrait l'occasion d'aller écouter (et non voir : version de concert) cet opéra de Handel découvert l'année dernière grâce à une retransmission du MET et un DVD. C'est une œuvre que j'aime beaucoup, tant par le livret que pour sa musique. J'avais donc acquis l'enregistrement récent d'Alan Curtis et de son Compesso Barocco (Archiv Produktion, 2005), pour moi, l'enregistrement de référence au disque, loin devant la mollesse de la direction de Kraemer (Virgin, 1998), mais en deçà tout de même de la distribution vocale impeccable du DVD de Christie, pour ne rien dire de la mise en scène !
La distribution vocale s’annonçait de haut vol mais avec une redistribution des voix par rapport à l'enregistrement. Ci-dessous à droite, la distribution du Théâtre des Champs-Élysées et, à gauche, celle de l'enregistrement.
Karina Gauvin Rodelinda Simone Kermes
Sonia Prina  Bertarido Marijana Mijanovic
Romina Basso  Eduige Sonia Prina
Topi Lehtipuu  Grimoaldo Steve Davislim
Delphine Galou  Unulfo Marie-Nicole Lemieux
Matthew Brook  Garibaldo Vito Priante
 
Pour Rodelinda, Karina Gauvin comme Simone Kermes excellent dans la noble fierté, le courage à toute épreuve, la vertu inaltérable. Autant, Sonia Prina (dont la voix pourtant ne me plait guère) m'avait convaincu dans le rôle d'Eduige, autant elle m'est apparue comme peu taillée pour le rôle de Bertarido. Romina Basso ayant ainsi repris le rôle d'Euige y a mis la même musicalité, le même engagement physique et psychologique que dans toutes ses autres prises de rôle. Cet engagement peut parfois desservir le rôle comme dans le cas de sa Didon de Purcell, il y a quelques années, mais dans les personnage de Handel ou Vivaldi, elle est exceptionnelle. J'attendais beaucoup de Topi Lehtipuu qui s'est montré bien peu agile dans les passagi ou les moments de virtuosité, malgré la belle couleur de sa voix. Par contre, très belle surprise du côté des deux rôles annexes de Unulfo et Garibaldo. Une jeune française dans le premier rôle : Delphine Galou. Beaucoup d'engagement, très belle voix et belle maîtrise : à suivre ! On sent d'emblée chez Matthew Brook, une expérience bien plus ample dont il tire profit pour donner ses airs avec une aisance et une sincérité sidérantes. Dans l'ensemble une bonne distribution mais l'idéal aurait été pour moi : 
Rodelinda Simone Kermes ou Karina Gauvin (loin devant Renée Fleming)
Bertarido Marijana Mijanovic
Eduige
Romina Basso
Grimoaldo Steve Davislim
Unulfo Marie-Nicole Lemieux (malgré la belle prestation de
Delphine Galou)
Garibaldo
Matthew Brook (malgré le bel enregistrement de Vito Priante)
On a souvent reproché à Alan Curtis une direction assez indéterminée pour ne pas dire molle. A mes oreilles ces enregistrements n'en font pas preuve, mais il est vrai que sur scène ses gestes sont assez flous. L'orchestre s'en sort semble-t-il très bien tout seul, malgré un premier violon très cabotin et d'une rare indiscipline (parlant et même plaisantant pendant les récitatifs des chanteurs !). Dans l'ensemble une belle soirée lyrique, principalement grâce au génie de Handel pour lequel mon admiration ne cesse de croître.