mercredi 3 avril 2013

Monteverdi, Le retour d'Ulysse dans sa patrie, Saint-Denis

Comme je rédige ce billet bien après la représentation, je ne vais évoquer que des souvenirs, mais, après tout, n'est-ce pas tout ce qui reste d'un spectacle une fois qu'il s'est achevé et que l'illusion théâtrale a pris fin ? Nous voilà donc partis pour un Monteverdi au Théâtre Gérard Philippe de Saint-Denis. L'arrivée en RER et la partie de la ville traversée ne préparent pas à l'écoute d'un opéra, différence flagrante avec les grandes maisons parisiennes (Les opéras de Paris, Le Comique, Le Théâtre des Champs-Élysées etc.) où on a l'impression d'être déjà dans un décor de spectacle en traversant la ville, en arrivant sur place et en regardant les autres spectateurs. Étonnant théâtre que le théâtre Gérard Philippe, dont l'intérieur tout en bois brut le rapproche un peu du hangar ou de la salle de répétition, ou bien encore de La Cartoucherie. Salle comble en tout cas.
Ce Retour d'Ulysse dans sa Patrie est le seul des trois opéras de Monteverdi que je n'avais jamais eu l'occasion d'écouter ni de voir. On y perçoit clairement l'influence vénitienne par l'importance des rôles secondaires incarnant des personnages populaires et parfois comiques. Alors que l'intrigue de l'Orfeo est très recentrée sur les quelques personnages du drame, l'Ulysse introduit les personnages comiques. Le couronnement de Poppée constituera de ce point de vue, une sorte d'équilibre parfait, et reste, musicalement, mon préféré. 
L'interprétation proposée par Jérome Correas et ses Paladins était très belle, très équilibrée entre les mouvements lents de lamento et les moments triviaux ou champêtres. Malgré les limites inhérentes à un orchestre baroque, l'effectif aurait pu être un petit peu gonflé, vu l’acoustique de la salle car le son s'y perdait un peu et il fallait parfois tendre l'oreille. La distribution vocale était excellente tant par le chant que par le jeu, indispensable dans un tel opéra. Mention spéciale pour le duo central : la Pénélope de Blandine Folio Peres et l'Uysse de Jérôme Billy.
L'article de la Terrasse ci-dessous avait peut-être suscité chez moi des attentes côté mise en scène. Je m'attendais à ce qu'elle soit plus marquée, plus originale, plus symbolique en exploitant la veine du kitsch sacrée méditerranéen. Mais Christophe Rauck est resté mesuré dans ses propositions, avec quelques bonnes trouvailles comme le ballon-lune de Télémaque, les rideaux-paysages ou les scènes de ballets, mais aussi avec quelques faiblesses comme la scène des prétendants. Cependant ses proposition ne noyaient jamais les yeux sous un déluge d'images empêchant de se concentrer sur l'essentiel : la musique et le chant. En tant que spectateur, il m'est malheureusement arrivé de me demander quel était le rapport entre ce que je voyais sur scène et l'intrigue de l'opéra, perdant ainsi le fil de la musique. Christophe Rauck fait preuve d'une humilité bienvenue.
Un beau spectacle donc.

samedi 9 mars 2013

Quatuor Emerson, Auditorium du Louvre

Pour mon deuxième concert du cycle de quatuors à cordes au Louvre, un des grands quatuors contemporain : le Quatuor Emerson, en pleine possession de ses moyens, en pleine maturité et cependant en mutation. Le violoncelliste David Finckel sera en effet remplacé par Paul Watkins à la fin de cette saison.
 Je connaissais leur intégrale des quatuors de Mendelssohn mais aussi un enregistrement plus ancien proposant le n°12 de Dvorák, le n°1 de Tchaïkovski et le n°2 de Borodine, une belle interprétation, surtout de Tchaïkovski. Je ne sais pas pourquoi mais je m'attendais à des musiciens plus jeunes (les photos des pochettes de disque sûrement...). Quoiqu'il en soit, ils ont proposé et exécuté un très beau programme : le n°3 de Schubert, l'opus 51 n°2 de Brahms et le n°12 de Chostakovitch. C'est tout particulièrement pour ce dernier que j'avais pris un billet, mais l'ensemble du programme m'a beaucoup plus. Même le Brahms ! Pourtant, je n'apprécie pas sa musique pour quatuor. Comme le résume très bien mon ami Nicolaï, on ne comprend pas trop ce qu'il veut faire. 

Le troisième quatuor de Schubert est très beau, très touchant. On y entre sans difficulté. Il nous berce, nous charme. Le plaisir est immédiat. C'est loin d'être le cas de Brahms dont l'écriture demande beaucoup d'attention. Il faut avoir déjà entendu pas mal de quatuors pour y pénétrer et saisir les intentions du compositeur. Peut-être est-ce l'enchaînement Schubert-Brahms qui m'y a fait entendre beaucoup choses que je n'avais jamais perçues, comme le jeu constant sur les modalités. A la suite du concert la lecture des pages que Bernard Fourrier consacre à Brahms dans son Histoire du quatuor à cordes, tome 1, m'a aidé à comprendre la structure du morceau mais aussi et surtout m'a donné de nouvelles clés pour mes prochaines écoutes. Si les Emerson se sont montrés irréprochables dans les deux premiers morceaux, intelligents et sensibles, engagés mais à l'écoute les uns des autres, c'est bien dans Chostakovitch qu'ils se dépassent et donnent le meilleur d'eux-même, comme si cette musique là leur parlait plus que toute autre. Un excellent concert et un des meilleurs quatuor que j'ai entendu qui prouve aussi son intelligence dans le choix de son programme.
Je viens très récemment de découvrir leur enregistrement intitulé Intimate voices. Je l'écoute en boucle ! Le quatuor en sol mineur opus 27 de Grieg et le quatuor en ré mineur opus 56 de Sibelius sont deux compositions très différentes mais superbes, et les Emerson les servent magnifiquement !

Céline Frisch, Bach, Clavier bien tempéré, Théâtre des Abbesses

Le théâtre de la Ville nous a proposé cette saison de réviser notre Bach tout en découvrant les talentueuses musiciennes françaises d'aujourd'hui. Aux Abbesses deux fois deux concerts ont été proposés pour réécouter les Sonates et Partitas pour violon seul par Amandine Beyer et l'intégrale du premier livre du Clavier bien tempéré par Céline Frisch. Deux concerts qui demandent de la concentration, tant pour l'interprète que pour l'auditeur. Céline Frisch le reconnaissait elle-même lors de ce son deuxième concert en donnant en rappel une pièce moins austère. Il est vrai que le Clavier bien tempéré relève de l'exercice à la fois pour le compositeur mais aussi pour l'interprète dont le premier ne fut autre que l'un des fils de Bach, Wilhelm-Friedemann. Il en va de même pour l'auditeur car il est intéressant de saisir l'écriture particulière de chaque prélude et de chaque fugue, ce qui demande déjà deux types d'attention auditive différentes. Parfois les préludes non mesurés accordent aux oreilles un peu de repos entre deux fugues dont il faut suivre les lignes entrecroisées. Mais l'auditeur est aussi appelé à sentir dans quelle mesure chaque ton et demi-ton a une vibration, une couleur, un ethos particulier et que, en quelque sorte, il commande, ou du moins oriente, une composition spécifique.
Céline Frisch chemine à travers cette partition avec fermeté et clarté. Son jeu a l'austérité de celui du regretté Gustav Leonhardt. Je trouve même que ses interprétations aux Théâtre des Abbesses étaient encore plus ferme et dépouillées de tout lyrisme que celles de Leonhardt dans son enregistrement de 1973 chez Harmonia Mundi. Cette remarque n'est cependant pas une critique ! Loin de là ! Malgré tout le charme des interprétations "à la romantique" d'une Simone Dinerstein, Bach ne s'y retrouve pas. On saura donc gré à Céline Frisch d'oser le dépouillement, la clarté de la ligne, la musique comme science et non comme passion.

Une semaine de quatuors à cordes

4 concerts sur 3 jours pour découvrir de jeunes quatuors (Kelemen et Apollon Musagete), de vieux quatuors (Borodine et Tokyo), des compositions connues (le 2e Razumovsky de Beethoven, le 15e de Schubert, le quintette avec piano de Chostakovitch) et inconnues (les 5 menuets de Schubert, les deux valses opus 54 de Dvorák, le 1e quatuor de Tchaïkovski).
Quatuor Kelemen, Auditorium du Louvre, 20h mercredi 27 février 2013. 
 A priori un programme étonnant : le quatuor en si bémol majeur opus 76 n°4 de Haydn, connu sous le nom "Lever de soleil", puis, sans transition, le 5e de Bartók et enfin le n°2 Razumovsky de Beethoven. 4 jeunes gens arrivent sur scène et dès les premières mesures du quatuor de Haydn, on devine une musicalité extraordinaire. Tout au long de leur programme le Quatuor Kelemen a fait preuve d'une technique irréprochable, complètement dominée pour ne laisser entendre que le chant des instruments. 
Dans Haydn, ils restituent le fraicheur, la légèreté, l'esprit dansant de la composition. Le premier violon Barnabas Kelemen est tout particulièrement doué, son visage très expressif, parfois comique, est en écho à la musique. Il s'est même permis quelques ornements sur Haydn, qui, à ma connaissance, ne sont pas sur la partition. Tout cela démontre une maîtrise totale. 
Autant le quatuor de Haydn est lumineux et enlevé, autant celui de Bartók, que je ne connaissais pas est sombre, violent, plein de recoins, d'ombres et de mystère. Il faut y mettre de la force, voire de la violence, surtout dans le premier mouvement. L'ensemble des musiciens se sort avec brio des difficultés de cette partition à la fois étrange et très savante, essayant d'exploiter toutes les possibilités des 4 instruments. Parfois, ils sonnent avec la véhémence d'un orchestre, et d'autres fois, ils jouent sur la force des pizzicati en glissato.
Enfin, pour se remettre d'une telle pièce, le n°2 Razumovky de Beethoven. Je me retrouve en terrain connu, même si ce n'est pas mon préféré. Rien à redire sur l'interprétation proposée. Ici encore très beau chant des instruments, beaucoup d'engagement.
La salle a réservé un triomphe à ce jeune ensemble hongrois dont c'était le premier concert à Paris. On comprend peut-être dès lors le choix de ce programme. Ils ont voulu montré tout ce dont ils étaient capables... et ils ont réussi !
Quatuor Apollon Musagete, Auditorium du Louvre, 12h jeudi 28 février 2013.
Pour leur premier concert à Paris, ce jeune quatuor polonais proposait un programme que je ne connaissais pas : 5 menuets et 6 trios de Schubert, 2 valses opus 54 de Dvorák et le quatuor n°1 de Tchaïkovski. Un programme plus cohérent peut être esthétiquement, plus resserré chronologiquement et qu'on pourrait appeler les différents visages du romantisme. Les menuets et trios de Schubert regardent vers le passé et reprennent cette forme de danse ancienne, un peu grave, un peu lente qu'est le menuet pour l'appliquer au quatuor à cordes. Les valses de Dvorák mêlent la modernité de cette forme aux accents de la musique folklorique tchèque. Enfin, le premier quatuor de Tchaikovsky comporte des moments très très vifs, enlevés (fin du premier mouvement et dernier) et un mouvement central très paisible (Andante cantabile). Dans l'ensemble, la programmation privilégie les compositions symphoniques, aucun instrument n'a vraiment le dessus, même si le premier violon, Pawel Zalejski (à droite sur la photo) se montre plus engagé et musical que ses collègues, que j'ai trouvé un peu ternes comparés au Quatuor Kelemen. En bis, un très original tango de Stravinski. 
Un quatuor intéressant, à suivre, mais moins musical, moins chantant, moins virtuose que les Kelemen. L'articulation du discours, en dehors du premier violon, reste assez molle.
Quatuor Borodine avec Boris Berezovsky, Salle Pleyel, 20h jeudi 28 février 2013.
J'ai acheté un billet surtout pour la deuxième partie du programme : le quintette pour piano et cordes de Chostakovitch que j'aime particulièrement (l'intermezzo me tire toujours les larmes...). Je ne connaissais pas le premier quintette proposé, celui de Dvorák. Au moment où j'écris ces lignes, je suis en train de le découvrir par Rubinstein et le Quatuor Guarneri. Ce que j'entends me semble constituer un bel ensemble avec celui de Chostakovitch.
Après la relève, assurée par la jeune garde, les rising stars, les anciens : le Quatuor Borodine, le plus vieux quatuor existant. Leur interprétation à la Salle Pleyel hier soir été superlative. On sent qu'ils n'ont plus rien à prouver et ils n'en font pas trop. La maîtrise technique disparait et ne laisse percevoir que la musique. Le dialogue des cordes entre elles est superbe et le jeu ferme et vif de Berezovsky au piano s'y insère parfaitement. En retrait de la scène, dans ce grand espace qu'est la Salle Pleyel, le son du piano arrivait avant celui des cordes, ce qui a peut-être altéré légèrement l'écoute. Les 4 musiciens sont extraordinaires. Le phrasé, la clarté, le chant de leurs instruments respectifs sont un modèle du genre. Et comme prévu, non seulement l'intermezzo du quintette de Chostakovitch m'a tiré les larmes mais aussi les toutes premières mesures du violon dans le prélude. L'intermezzo de ce quintette est pour moi l'une des plus belles choses qui ait été écrite en musique, malgré sa forme modeste et peu classique. Je sens dans ce morceau que celui qui l'a écrit a connu la vie, dans ce qu'elle a de joyeux et de douloureux. Il s'en dégage une nostalgie jouissive, une douce tristesse que je ne retrouve que dans le regard des autoportraits tardifs de Rembrandt.

Quatuor de Tokyo, Théâtre de la ville, 17h samedi 2 mars 2013.
Concert d'adieux pour ce quatuor fondé dans les années 70 et qui mettra un terme à sa carrière en juin prochain. Comment choisir sa programmation quand on sait que c'est la dernière ? Jouer ce qu'on aime, je suppose. Le Quatuor de Tokyo donne l'opus 77 n°1 de Haydn, puis le quatuor en mi majeur de Webern (note automnale) pour finir le n°15 de Schubert, un programme assez classique donc. Le Théâtre de la Ville était plein pour ce concert d'adieux, bien que je ne trouve pas l'acoustique particulièrement adaptée au quatuor. Le son monte, se disperse et semble se perdre. 
Quoiqu'il en soit, les quatre musiciens nous ont donné une très bonne interprétation, équilibrée et mesurée mais vivante cependant. On pourrait comparer la qualité de ce concert à une pièce du répertoire donnée par la Comédie Française : c'est beau, c'est bien joué mais c'est un peu sans surprise.
Ils ont proposé en bis un mouvement d'un quatuor de Mozart. Ce que j'ai regretté. Non pour Mozart mais pour avoir sacrifié à ce rituel des rappels en jouant un fragment, en dehors de son tout organique. J'aurai aimé resté sur le n°15 de Schubert.

Au final, l'ordre chronologique de mes concerts correspond à l'ordre décroissant de mon plaisir esthétique. Les Kelemen m'ont emballé, le Tokyo m'a laissé simplement satisfait d'avoir entendu un des grands quatuor de l'histoire avant sa dissolution.

mercredi 20 février 2013

Wagner, L'or du Rhin, Metropolitan Opera, New York

La mise en scène du Ring de Wagner par Robert Lepage au Metropolitan de New York vient de sortir en DVD. L'occasion m'est enfin donnée d'écouter, de voir et de juger cette production qui a tant fait parler d'elle. Je n'avais vu que Le crépuscule des dieux en direct à la Géode. J'écrirais certainement un billet sur ce dernier volet une fois que je l'aurais revu, mais je veux me concentrer maintenant sur ce prélude qu'est L'or du Rhin. Cette production souffre d'un hiatus entre le dispositif scénique, les costumes et la dramaturgie. Elle donne l'impression que trois personnes différentes ont été chargées de ces trois domaines sans qu'elles se consultent et qu'elles construisent ensemble une vision cohérente. J'ai beau reprocher tout un tas de choses à la mise en scène de Günter Krämer, elle semblait plus cohérente dans son genre. 
L'énorme machinerie sur le plateau qui offre en fait plusieurs plateaux en changement à vue et sur laquelle sont projetées des images (décors ou atmosphère) constitue la part la plus moderne de la production. Elle permet de faire surgir dans le vide les Nixen et de les replonger véritablement dans le Rhin.
Elle offre des moment de pure magie visuelle, comme lorsque Wotan et Loge descendent aux Nibelungen. Les personnages sortent de la coulisse à l'horizontale pour, progressivement, retrouver une position verticale.
Enfin, lorsque les dieux entrent au Walhalla, ils y montent véritablement, à la verticale.
On aura compris que la nouveauté de cette mise en scène est l'utilisation de toutes les dimensions spatiales du plateau. Ce qui demande cependant un certains nombre de filins, pas toujours discrets, et une souplesse que les chanteurs n'ont pas toujours (Loge n'est pas très à l'aise quand il s'agit de reculer sur un plan incliné). Et il me semble que cette mise en scène oublie, comme de trop nombreuses autres, que les chanteurs sont au mieux de bons acteurs, parfois de bons danseurs, mais qu'ils ne sont ni gymnastes, ni encore moins acrobates ou cascadeurs (surtout pas la pachydermique Stephanie Blythe dont la doublure assure la montée ci-dessus). 
J'en viens au second problème : la direction d'acteur. Si le dispositif scénique est très moderne, le jeu des acteurs ne l'est pas du tout : classique, statique, caricatural, sans aucun second degré alors que le texte le permet. Aucune lecture des personnages ne nous est proposée. Mais cette critique n'est peut-être que l'effet d'une énième captation vidéo absurde. Pourquoi nous montrer les chanteurs en très gros plan ? On voit leur effort physique pour chanter, la sueur inondant leur visage, la colle de leur perruque et parfois même leurs plombages...! Alors qu'on voudrait avoir un regard panoramique sur la scène et ce qui s'y déroule, sur la position des personnages les uns par rapport aux autres afin de mieux saisir leurs relation, la caméra ne nous offre que des plans rapprochés, voire serrés, ne révélant que les détails des costumes (hideux, j'y viens...). A l'opéra, on ne voit jamais les chanteurs comme les vidéos nous les montrent et c'est tant mieux ! Une bonne captation vidéo d'un opéra est une captation qui n'oublie pas que lorsqu'on est dans la salle on voit tout, même si on peut porter notre attention sur un ou plusieurs personnages. Ce problème me semble relever d'un manque d'humilité des réalisateurs qui refusent de considérer la vidéo comme un simple moyen. Le constat n'est pas nouveau, on peut faire le même au sujet du Ring de Chéreau. 
Enfin, les costumes de François Saint-Aubin ! Là encore, les choix rabâchés qui ont été faits contrastent totalement avec la mise en scène. Les dieux mâles (Wotan, Donner et Froh) ont tous les trois une armure avec les pectoraux et les abdominaux. Ils portent la jupe longue façon kilt. Loge est sanglé (voire saucissonné) de la tête au pieds dans un costume façon parachutiste et affublé d'une perruque dans le style de la fiancée de Frankenstein. Fasolt et Fafner ressemblent à des ewoks bodybuildés. Quant à Alberich, il est affublé d'une salopette en simili cuir ornée d'une énorme braguette lacée, quelque part en l'égoutier et le combinaison SM... Tout cela manque à la fois de grâce et d'audace. Là encore, aucune lecture nouvelle des rôles qui collerait avec le dispositif scénique.
Ne reste plus qu'à évoquer les voix et l'orchestre. Dans l'ensemble tout est de bonne tenue. Il est toujours difficile de juger de la qualité d'un orchestre lorsque l'on n'est pas dans la salle, mais celui du Metropolitan sert bien la musique de Wagner, dirigé par un Levine qui n'en est pas à son premier Ring. Sans évoquer la puissance tellurique de Karajan ou la modernité de Boulez, Lévine est convaincant tout autant dans les phases d'émotion que lorsque l'orchestre sonne tout entier. Vocalement, la distribution est inégale. Dans l'ordre d'apparition, les Nixen (Lisette Oropesa, Jennifer Johnson et Tamara Mumford) sont très bonnes tant vocalement que par leur jeu de scène et l'audace d'être suspendues dans le vide un bon moment. Eric Owens est un très bon Alberich. Il a le physique de l'emploi, même si on peut discuter le choix d'un afro-américain pour ce rôle. Il en a surtout la voix : puissante, orgueilleuse et vile. Ensuite, le couple divin : Wotan et Fricka, respectivement Bryn Terfel et Stephanie Blythe. Je passe rapidement sur cette seconde dont la voix, trop acide, ne me plait pas, pour évoquer le premier. La voix est puissante, massive mais la prononciation allemande me semble un peu molle. De plus, il incarne un Wotan monolithique alors que le personnage évolue au cours de l'action. Richard Croft incarne bien Loge mais ne manifeste pas l'aisance qui était celle de Heinz Zednik dans la production de Chéreau, même si vocalement il colle parfaitement au personnage. Le Mime de Gerhard Siegel est très bien vocalement mais son jeu fait du personnage une caricature (il mange ses crottes de nez...). Les Géants de Franz-Josef Selig et Hans-Peter König sont parfaits et montrent bien ce qui conduit le deux frères à s'opposer. Freia est parfaite aussi. Wendy Bryn Harmer a une voix fragile et claire. Adam Diegel est un peu léger en Froh, mais Dwayne Croft s'en sort bien en Donner. Pour moi, ces deux personnages sont des reliquats inutiles de l’œuvre. Dramatiquement inutiles, leur présence ne semble justifiée que pour meubler la scène. En murissant les volets suivants du Ring, Wagner va se débarrasser de ce genre de personnages pour recentrer l'action sur le devenir des héros. Grosse déception pour Erda. La pauvre Patricia Bardon, affublée d'une longue perruque blonde n'a pas la puissance vocale du rôle.
Dans l'ensemble une production qui n'est pas désagréable à regarder ni à écouter, loin de là ! mais qui apparaît un peu comme un rendez-vous manqué entre l'innovation technique et les autres dimensions de l'art de la scène. Ce n'est pas le Ring du XXIe siècle.

mardi 19 février 2013

Amandine Beyer, Bach, Sonates et partitas, Théâtre des Abbesses

Quel bonheur de commencer mes vacances par les Sonates et Partitas de Bach ! Certes, ce n'est pas une musique facile, elle demande de la part de l'auditeur une bonne concentration. Il m'est déjà arrivé de me laisser un peu emporter par le côté dansant de certaines pièces et ainsi de perdre le fil du propos, la perception de la construction de l'ensemble. 
Je n'avais jamais eu l'occasion d'écouter ces Sonates et Partitas au concert ni d'écouter Amandine Beyer sur scène. Je ne connaissais que son enregistrement Chaconne avec Edna Stern. Cet album est devenu un de mes préféré. La jeune pianiste y donne différentes variations écrites par des compositeurs d'époques différentes autour de la chaconne de la Partita n°2 en ré mineur BWV 1004. L'organisation des pièces n'est pas faite de façon chronologique mais plutôt en fonction des tempéraments. Le disque commence par la version très moderne de Ferruccio Busoni (ma préférée), jouant énormément sur les tempos et l'alternance des forte et pianissimo, pour enchaîner sur la version très romantique du maître d'Edna Stern, Rudolf Lutz, qui lui a dédié sa composition pour finir sur celle de Brahms dont on comprend que la recherche de la musique pure l'ait conduit à pénétrer l'écriture de Bach. Enfin comme la matrice de toute cette musique, la chaconne pour violon seul de Bach par Amandine Beyer. L'organisation de cet enregistrement invite à écouter différemment cet pièce finale qui pourtant fut écrite la première. J'aime d'autant plus ce disque qu'il renvoie pour moi à une conception de la musique comme combinatoire infinie de possibilités à partir de quelques éléments fondamentaux. Toute la création artistique n'est-elle pas qu'une éternelle variation autours du même de l'autre ? Et, encore une fois, ce qui inspire les artistes, ce sont les autres artistes.
Au Théâtre des Abbesses, c'est une femme moderne qui s'est présentée. Amandine Bey arrive en treillis de soie bleu nuit et petit pull, de simples mules aux pieds. Nous ne sommes pas à un grand récital au sens sociologique du terme et pourtant j'ai assisté à un très grand récital au sens musical du terme. Comme la violoniste le dit elle-même dans les notes du programme (ci-dessous), décider au concert de jouer les Sonates et Partitas ne peut consister qu'en un état des lieux du rapport de l'artiste à l’œuvre, rapport soumis au devenir, jamais interprétation définitive. Il est étonnant de voir Amandine Beyer, seule sur le plateau, sans partition, donner ces pièces d'une difficulté technique redoutable (faire sonner un instrument comme plusieurs instruments) avec une telle liberté. Même si elle ne confine jamais à la confiance. Par moment, elle n'est plus tournée vers son violon mais vers la salle et elle nous donne cette musique, elle nous parle par ses regards, non pas pour attirer notre attention sur un contrepoint ou une fugue mais comme une sorte d'offrande dont elle ne serait que la médiatrice. 
Le choix du violon baroque avec cordes en boyaux oblige à une petite adaptation de l'oreille mais permet aussi de mieux percevoir l'unité stylistique de chaque pièce, tout particulièrement la Sonate n°3. Il est intéressant de voir que deux jeunes femmes ont très récemment complètement renouvelé la discographie de ces pièces de Bach : Amandine Beyer et Isabelle Faust (qui n'utilise pas de cordes en boyaux). Je recommande d'écouter ces deux versions pour se rendre compte de la sonorité et du mélange exceptionnel de fraicheur et d'authenticité que les deux violonistes nous proposent.



Vassilis Alexakis

De cela aussi il faut malheureusement parler : les livres qui nous sont tombés des mains. C'est extrêmement rare dans mon cas, à la fois parce que je suis un lecteur entrainé, que les sujets qui m'intéressent sont très variés et enfin que je sélectionne rigoureusement mes lectures. Donc le fait que j'abandonne deux livres du même auteur (le premier au bout d'une centaine de pages, le second à la vingt-huitième page) est vraiment exceptionnel ! Pourtant les quatrièmes de couverture et un Grand Prix du roman de l'Académie française en 2007 avaient suscité ma curiosité. Vassilis Alexakis  aborde dans ses romans des problématiques philosophiques. Dans Le premier mot, un linguisque grec demande à sa sœur âgée de mener une enquête afin de savoir quel a bien pu être le tout premier mot prononcé par l'homme. Par principe, la question est insolvable. Les origines ne se fossilisent pas et surtout pas celle du langage (quoique... voir Dessales, Picq et Victorri, Les origines du langage, Éditions du Pommier). Donc le roman peut paraître le meilleur moyen de traiter de cette question mais encore faut-il y intéresser le lecteur ! Les cent premières pages du roman décrivent le linguiste grec et sa sœur, leur relation, leur passé, sa maladie sans stimuler cet intérêt qui fait qu'on continue... donc je me suis arrêté là.
Pire avec Ap. J.-C. ! Là encore, ma curiosité avait été suscitée par le thème : une vieille femme grecque, Nausicaa, demande à un étudiant en philosophie d'enquêter sur les moines du mont Athos. Je n'ai pourtant pas atteint la trentième pas ! Je sens immédiatement en lisant un roman si l'auteur fait preuve d'une naïveté feinte et qu'il n'estime pas son lecteur. C'est assez difficile à décrire et à justifier car l'impression ce dégage de l'ensemble et non d'une phrase ou d'un paragraphe mais elle est claire : ce livre n'est pas pour moi. Les dialogues sont naïfs, je perçois les ficelles du romancier, je vois ce qu'il met en place, sans subtilité et l'écriture n'a aucun intérêt ! L'obtention du Grand Prix du roman de l'Académie française reste pour moi un mystère... Bref, lecteurs exigeants passez votre chemin.